Matrice alimentaire : l'importance de l'aliment entier face aux compléments isolés
Progressivement on assiste à une médicalisation de l'alimentation.
Une idée s’impose insidieusement dans l’imaginaire collectif : puisque certains nutriments sont essentiels à la santé,
- les isoler,
- les concentrer
- et les consommer sous forme de compléments
serait une manière plus efficace de nourrir l’organisme.
Cette promesse est aujourd’hui au cœur du marketing des compléments alimentaires. Pourtant, lorsqu’on s’appuie sur les connaissances scientifiques actuelles, cette logique apparaît profondément biaisée.
Compléments alimentaires : Pourquoi ce ne sont pas des produits “vivants”
Un complément alimentaire est composé d’une ou plusieurs molécules extraites, purifiées ou synthétisées, puis assemblées afin d’être stables et absorbables. Il s’agit donc d’un produit non vivant, pensé selon des critères technologiques et empiriques.
Même lorsque ces molécules sont dites « naturelles », elles sont retirées de leur matrice biologique d’origine. Elles ne sont plus intégrées dans le système complexe dans lequel elles exerçaient initialement leur rôle physiologique.
La matrice alimentaire : pourquoi l'aliment est plus qu'une somme de nutriments
Un aliment, à l’inverse, n’est jamais réductible à une liste de nutriments. C’est une matrice biologique, vivante ou anciennement vivante, constituée de milliers de composés : vitamines, minéraux, fibres, polyphénols, enzymes, structures cellulaires, et de nombreuses molécules encore imparfaitement identifiées et dont on ne connait pas l'impact sur l'organisme.
Cette complexité n’est pas un hasard.
Elle est le résultat de milliers d’années de co-évolution entre l’alimentation humaine, notre système digestif et notre microbiote. Les mécanismes d’absorption, de régulation hormonale, d’inflammation et de métabolisme sont adaptés à ces matrices alimentaires, pas à des nutriments isolés consommés hors contexte.
Biodisponibilité : Pourquoi "plus" ne veut pas dire "mieux"
Les compléments sont souvent promus comme « hautement biodisponibles ». Cette notion est pourtant fréquemment mal comprise.
La biodisponibilité désigne la fraction d’un nutriment qui traverse la barrière intestinale et atteint la circulation sanguine.
Elle ne préjuge ni de son utilisation cellulaire, ni de sa régulation, ni de son impact biologique réel.
Un apport massif et rapide de nutriments isolés peut :
- saturer les transporteurs intestinaux, conduisant à une non-absorption et une élimination fécale,
- être absorbé mais mal utilisé ou rapidement éliminé par les reins,
- perturber des équilibres métaboliques ou hormonaux,
- voire induire des effets indésirables lorsque les mécanismes de régulation sont dépassés.
À l’inverse, les aliments apportent les nutriments au sein d’une matrice complexe, dans un rythme et un contexte compatibles avec la physiologie humaine. Cela favorise une utilisation progressive, régulée et intégrée, plutôt qu’une simple absorption brute.
L'usage raisonné des compléments : dans quels cas sont-ils utiles ?
Reconnaître la supériorité biologique de l’aliment ne signifie pas rejeter toute supplémentation.
Les compléments peuvent être pertinents :
- Ponctuellement, en cas de déficits ou de carences objectivés
- Plus durablement en cas d'impossibilité de modifier les comportements alimentaires.
- lors de besoins augmentés spécifiques,
- dans certaines pathologies,
- lorsque l’accès à une alimentation adéquate est impossible.
Mais ils doivent rester un outil correctif, un palliatif limité qui doit être associé à un travail de fond pour modifier les comportements alimentaires et assurer une santé optimale.
Imaginer qu’un micronutriment isolé puisse avoir un impact plus positif sur l’organisme qu’un aliment entier relève d’une vision réductionniste de la biologie.
L’aliment n’est pas un simple vecteur de molécules : c’est une architecture vivante, issue d’une longue adaptation entre l’homme et son environnement.
Supplémenter lorsque l’on ne peut pas faire autrement est légitime.
Croire que l’isolement des nutriments permettrait de faire mieux que le vivant, en revanche, n’a aujourd’hui aucun fondement scientifique solide.
Références scientifiques
* Fardet A. Food health potential is primarily due to its matrix structure, then nutrient composition. Journal of Nutrition, 2014.
* Jacobs DR, Tapsell LC. Food synergy: the key to a healthy diet. Proceedings of the Nutrition Society, 2013.
* Mozaffarian D, Rosenberg I, Uauy R. History of modern nutrition science—implications for current research, dietary guidelines, and food policy. BMJ, 2018.
* Guallar E et al. Enough is enough: stop wasting money on vitamin and mineral supplements. Annals of Internal Medicine, 2013.
* Holick MF. Vitamin D deficiency. New England Journal of Medicine, 2007
Comprendre et appliquer la micronutrition.

